« Le Minotaure planétaire » – Yanis Varoufakis

Je viens de terminer la lecture du livre phare de Yanis Varoufakis « Le Minotaure planétaire » (Editions du Cercle dans la collection ‘Enquêtes et Perspectives’).

Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus lu un bouquin d’économie… j’avoue que je n’ai pas été déçu… Je vous engage vivement à le lire même si ce n’est pas spécialement le bouquin le plus indiqué pour se reposer au pied des oliviers avec un verre de Bandol à la main.

Yanis Varoufakis, c’est qui ? Je ne vous ferai évidemment pas l’injure de vous dire qu’il a été l’éphémère (durant 5 mois et 9 jours, soit entre la composition du Gouvernement grec après les élections de janvier 2015 et sa démission au lendemain de la victoire du ‘non’ au référendum grec du 5 juillet) ministre des finances en Grèce sous le Gouvernement de Alexis Tsipras.

Yanis Varoufakis, Greece's finance minister, left, passes a police officer as he arrives for his meeting with George Osborne, U.K. chancellor of the exchequer, at 11 Downing Street in London, U.K., on Monday, Feb. 2, 2015. Varoufakis said his country won't take any more aid under its existing bailout agreement and wants a new deal with its official creditors by the end of May. Photographer: Jason Alden/Bloomberg via Getty Images

Vous trouverez bien évidemment plus d’informations en surfant sur Internet et notamment via Wikipédia.

En quatrième de couverture, il est présenté comme « économiste iconoclaste » et il se définit lui-même « à la fois comme keynésien et « marxiste imprévisible » ; il a aussi déclaré, après les semaines de négociations avec les représentants des pays au sein de l’Eurogroupe « Que pouvais-je faire d’autre que faire la leçon ? Il fallait bien que je marque mon désaccord avec la manière dont l’Europe a géré la crise. Devrais-je jouer au lobotomisé parce que l’on ne veut pas m’entendre ? Vous savez, quelques fois, la vérité peut venir des pays les plus désespérés » (interview de Adéa Guillot, correspondant du Monde à Athènes, le 31 mars 2015).

Après la lecture de son livre, il m’est revenu en mémoire, cette chanson de Guy Béart « Le premier qui dit la vérité… il doit être exécuté… » (moment de détente). Même si l’on peut considérer qu’il ne détient pas LA vérité, il présente en tout cas une autre vérité par rapport aux économistes orthodoxes.

Le Minotaure c’est quoi ? Petit rappel de la mythologie grecque (où vous allez voir que les dieux grecs… ne s’embêtaient pas !!!). Selon la version la plus communément admise, le roi de Crète, Minos, demanda à Poséidon qu’il lui donne un taureau qu’il pourrait sacrifier en son honneur. Après que Poséidon eut accédé à sa demande, Minos, fasciné par la beauté du taureau décida de le garder pour lui. Les dieux, utilisant les compétences spéciales d’Aphrodite, firent en sorte que la Reine Pasiphaé s’éprenne d’un désir charnel pour le taureau (eh bien !!!). Usant de divers accessoires confectionnés par Dédales, elle parvint à se faire féconder et le résultat de cette rencontre charnelle fut le Minotaure une créature mi-humaine, mi-taureau dont voici une représentation.

minotaure

Avec l’âge, le Minotaure devint incontrôlable, c’est pourquoi, le roi Minos fit construire par Dédale un labyrinthe dans lequel il fit enfermer le Minotaure. Incapable de se nourrir normalement, chaque année des jeunes gens et des jeunes filles vierges lui étaient sacrifiés.

L’histoire se termine par la mise à mort du Minotaure par Thésée qui a pu s’introduire dans le labyrinthe et en ressortir grâce au fil d’Ariane.

Quant au thème du livre et de manière très simplifiée (réduire en quelques lignes plus de 350 pages d’analyse fouillée est une gageure à laquelle je ne m’attaque pas), au sortir de la dernière guerre, les Etats-Unis ont compris qu’il fallait prendre le contrôle de la redistribution du solde de la balance commerciale au niveau mondial, ce que les économistes appellent le recyclage des excédents.

Grâce à la position du dollar comme monnaie de référence au niveau mondial, les Etats-Unis ont exporté leur déficit partout dans le monde en provoquant un retour de capitaux via Wall Street qui vit sa richesse s’accroître sans limite.

Le Minotaure planétaire succomba alors à la cupidité de ceux qui étaient censés le protéger.

De notre côté de l’Atlantique, la création de l’Euro fut l’occasion pour l’Allemagne de créer un Minotaure à l’échelle européenne, ce que Yanis Varoufakis appelle le « Minitaure ».

Survint alors la crise de confiance de 2008 qui, de crise financière, s’est muée en crise politique et d’un conflit entre économistes orthodoxes et hétérodoxes.

Vraiment pas simple l’économie, elle ne se réduit pas à des théories univoques.

La construction de la solution à nos problèmes passera sans doute par un vaste débat qui mettra en scène tous les acteurs économiques, politiques, financiers mais aussi d’autres acteurs en provenance d’autres sciences.

Permettez-moi, pour terminer ce message, d’extraire l’un ou l’autre paragraphe du livre (mais à remettre dans leur contexte bien évidemment) :

« Comme dans une histoire de morts-vivants, les banques ressuscitées [après la crise de 2008 ndr] ont trouvé en notre système étatique une source de vigueur régénératrice, y ont puisé une force monumentale, puis se sont immédiatement retournées contre lui. Aux USA tout comme en Europe, les politiciens tremblent de terreur devant ces mêmes banques qu’ils viennent d’arracher à la mort. Ainsi donc, les secteurs financiers qui étaient au cœur même  du problème, tiennent nos politiciens autant par la peur que par l’envoûtement. Non seulement la mise en oeuvre de politiques pertinentes pour s’attaquer à la Crise en cours est rendue de ce fait impossible, mais cela étouffe aussi dans l’œuf tout débat public cartésien sur ce qui s’est réellement passé.  » (pages 242 et 243)

Et ailleurs :

« Dès que le capitalisme devient suffisamment complexe, c’est l’échec qui paie. Toutes les crises accroissent le pouvoir de ceux qui sont en poste, parce qu’aux yeux du grand public, ils semblent être les seuls candidats capables de remettre les choses en ordre. Le problème avec cet état de fait est que les « solutions » mises en oeuvre par les responsables originels du problème engendrent encore et toujours un accroissement de la centralisation et de la complexité du pouvoir – ce qui, à son tour, rend encore un peu plus indispensables les coupables… » (page 248)

 Pour ce qui concerne la position des Allemands dans l’actuelle crise de l’Euro :

« Depuis [trois] ans que la population allemande est devenue convaincue que l’Allemagne a échappé au gros de la Crise parce que, contrairement aux méridionaux qui, comme la cigale inconstante, dépensent sans compter, les Allemands travaillent dur et savent s’en tenir à leurs moyens. Cette manière de voir les choses s’accompagne de la conviction de sa propre irresponsabilité qui instille dans l’esprit et le cœur du bon peuple le sentiment qu’il est nécessaire que les cigales soient châtiées – même si le bon peuple encourt alors lui-même le risque de subir une partie du coût de ce châtiment infligé aux cigales. Une telle façon de penser s’accompagne également d’une incompréhension totale de ce qui a assuré le succès de la zone euro et garanti l’excédent allemand jusqu’en 2008 : c’est-à-dire la manière dont, pendant des décennies, le Minotaure planétaire générait la demande permettant à des pays comme les Pays-Bas et l’Allemagne d’être des exportateurs nets de capitaux et de biens de consommation, tant vis-à-vis du reste de la zone euro que du reste du monde (tout en important de la périphérie de la zone euro une demande pour leurs marchandises en provenance (indirecte) des Etats-Unis). » (page 337).

Il y aurait sans doute encore beaucoup d’extraits à citer… Mais je ne voudrais pas vous priver du plaisir de lire le livre vous-même et d’en discuter après si vous le souhaitez.

Pour conclure, je vous propose une excellente synthèse de la manière dont Le Nouvel Observateur présente Yanis Varoufakis… C’est assez sympa. L’article est ici.

Bonne lecture mes amis.

Le mot du jour : APORIE

APORIE (nom féminin venant du grec ‘aporia’ absence de passage, difficulté, embarras)

Voici une image qui illustre bien la situation :

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J’ai trouvé ce mot dans le livre de Yanis Varoufakis ‘Le Minotaure planétaire’ page 33.

Remise dans son contexte :

« Rien ne nous humanise plus que l’aporie – cet état d’intense perplexité dans lequel nous nous trouvons projetés lorsque nos certitudes tombent en pièces, lorsque soudainement nous nous retrouvons dans une impasse, ne sachant pas comment expliquer ce que nos yeux sont en train de voir, ce que nos doigts sont en train de toucher, ce que nos oreilles sont en train d’entendre.

« Lors de ces rares moments, alors que notre raison lutte vaillamment pour comprendre ce que nos sens nous rapportent, notre aporie nous confère toute l’humilité nécessaire pour disposer notre esprit à entendre les vérités qui étaient auparavant insoutenables.

« Et lorsque l’aporie lance ses filets au loin pour attraper dans ses rets l’ensemble de l’humanité, nous savons que nous nous trouvons à un moment très spécial de l’Histoire.

« Septembre 2008 était tout justement un tel moment. »

Vous trouverez plus d’informations en consultant notamment Wikipédia.

Se trouver en situation d’aporie peut alors, et c’est hélas très souvent le cas, amener à une attitude de déni de la réalité et à se retrancher derrière des convictions établies à défaut qu’elles soient pertinentes alors que ce devrait être tout l’inverse… se mettre dans une position de réceptivité et de dialogue dans la plus grande bienveillance envers celles et ceux qui ont un autre avis que nous.

Mais cela nous impose la plus grande humilité devant des situations complexes.

Bon dimanche mes amis.